Blog

Qu’est-ce qui fait patrimoine pour l’Afrique?

Introduction - Le rapport sur les restitutions

                   La question des restitutions est ancienne et concerne plusieurs continents. L’Afrique, l’Asie, l’Océanie et même l’Europe réclament des œuvres d’art aux grandes institutions culturelles françaises. Pourtant depuis l’annonce du président Emmanuel Macron, le 23 novembre 2018, le débat sur les restitutions se cristallise sur l’Afrique. Pourquoi ? Selon certains experts 85 à 90% du patrimoine africain serait à l’extérieur du continent, des chiffres difficiles à vérifier et à définir… Le rapport commandé par le Président à l’historienne de l’art Bénédicte Savoy et l’écrivain Felwine Sarr évoque 88 000 objets de l’Afrique subsaharienne en France, dont 70 000 objets au musée du Quai Branly. Les autres objets sont situés principalement dans les villes portuaires (Cherbourg, Le Havre, La Rochelle, Bordeaux, Nantes, Marseille). Soulignons que le cas de l’Afrique du Nord (notamment l’Algérie et l’Égypte) n’est pas pris en compte car relevant, selon les auteurs du rapport, de contextes d’appropriation et de législations différentes…

Au regard des nombreuses réactions que ce rapport et cette annonce ont suscité, il semble évident que la question dépasse largement le cadre juridique et politique et engage une réflexion d’ordre symbolique sur l’histoire et la mémoire. Qu’est ce qui fait patrimoine pour l’Afrique ? Il est délicat de donner une réponse satisfaisante à cette question, tant les discussions patrimoniales restent attachées à une vision européenne qui peine à correspondre aux différentes réalités locales.

 

Le rapport à l’objet ethnographique en Afrique

 

            L’une des premières problématiques est le rapport à l’objet dit ethnographique. En Afrique la valeur de l’objet est subordonnée à l’usage et à l’environnement dans lequel il s’inscrit. Par exemple certains objets sont destinés à être montré exclusivement lors d’évènements particuliers. Le cas du Gan yi Ahi au Bénin en est un bon exemple. Le Gan yi Ahi des anciens rois du Dahomey avait pour objectif de montrer les richesses accumulées par la royauté. Cette exposition des collections royales avait une durée limitée dans le temps. L’historien de l’art Joseph Adande explique :

 La durée de la manifestation faisait qu’on n’en avait jamais vu assez pour s’en lasser. Il fallait, pour maintenir l’attrait, dérober rapidement au regard et ainsi donner une chance à l’imagination de continuer la création. La plupart des cérémonies des cultes vodun ont elles aussi gardé le même principe ; il leur assure une masse de visiteurs, à chaque prestation.  [1]

Ainsi si certains objets acquièrent de la valeur par la rareté de leur présentation, d’autres sont destinés à être éphémères. En ce sens, l’historienne de l’art Opêoluwa Blandine Agbaka écrit : 

Les religions traditionnelles, par exemple, sont très peu focalisées sur des représentations physiques remarquables et tendent plutôt à se fondre dans leur environnement avec des marqueurs peu visibles. La nature est sacralisée et divinisée à travers des arbres, des mares, des rivières, des collines, etc., avec des marques discrètes comme un tissu blanc attaché à l’arbre ou simplement des traces de libations ou d’offrandes ; « les esprits sont partout » et la discrétion visuelle de leur représentation fait échapper au regard de l’étranger un pan important du patrimoine de nos sociétés africaines. L’usage fréquent de matériaux précaires dans la matérialisation des autels durant des manifestations socioculturelles (fêtes, rituels, pratiques traditionnelles) et la fusion des espaces sacrés à l’environnement induisent la nécessité, en matière de patrimoine, dans un contexte africain de s’intéresser à l’esprit du patrimoine. [2]

De plus, dans une société profondément ancrée dans la magie, s’exposer à une statue de famille ou un masque du village s’est prendre le risque d’être envouté. En conséquence, l’objet est conservé hors de la vue et à proximité de son lieu d’usage. S’il est vrai que l’objet et notamment le masque peut être réformé, c’est-à-dire désacralisé et remplacé s’il est trop endommagé, il est le plus souvent restauré avant son utilisation. La beauté et l’âge d’un objet contribuent à son efficacité, car non seulement il est vecteur de mémoire, mais il est imprégné des forces que lui ont conférées ses usages précédents. L’historien de l’art Abdou Sylla nous décrit les lieux de conservation et les processus de restauration :

 En lieu et place de musée, elle (l’Afrique traditionnelle) utilisait les granges ou les arrière-cours ou encore les espaces compris entre les toits des cases et leurs murs. […] En ces différents endroits de la concession familiale étaient entremêlés les « objets d’art », les outils et ustensiles non utilisés quotidiennement ; ces espaces et lieux servaient ainsi de magasins de conservation. Là, les objets d’art, sans soin particulier, subissaient le poids du temps et des intempéries ; ils pouvaient également être la proie des termites et des insectes. Lorsqu’ils en étaient sortis pour être utilisés dans les cérémonies et les rites, ils étaient alors nettoyés, repeints ou entretenus de quelque manière ; après quoi, ils étaient remis à leur place habituelle, à l’abri des regards et des curieux. Car en effet ces endroits n’étaient pas accessibles aux étrangers et aux personnes extérieures. [3]

Notons que cette conception de l’objet livré aux ravages du temps est devenue l’un des arguments pour justifier la non restitution des objets voire même le vol considéré alors comme une sorte de « sauvetage »… Dès lors, ce n’est pas l’objet seul qui fait patrimoine et par conséquent sa muséification soulève plusieurs questions.

 

Le rapport au musée en Afrique

            La deuxième problématique est donc le rapport au musée. On observe une certaine indifférence de quelques dirigeants et d’une partie de la population vis-à-vis des musées. Les raisons de ce désintérêt sont multiples. Le manque de moyens, la pauvreté, les difficultés interethniques, le rejet d’un passé méprisé, la montée des religions iconoclastes ou la charge émotionnelle douloureuse que certains objets génèrent, ne favorisent pas l’émergence et surtout l’appropriation de ces lieux de conservation et d’exposition. A cette liste nous pourrions ajouter les difficultés que rencontrent les musées en Europe vis-à-vis de la diversification de ses publics et le concept même de musée.

En effet l’une des conséquences de la muséification d’un objet est sa décontextualisation. Si cela ne pose aucun problème vis-à-vis des œuvres d’art, il en est tout autre en ce qui concerne les objets ethnographiques. Nous l’avons vu, en Afrique l’objet est lié à « l’esprit du patrimoine ». D’ailleurs la présentation d’objets de culte dans les musées revient régulièrement dans les débats en Europe. Est-ce qu’une icône exposée dans un musée conserve sa dimension sacrée pour les croyants ? Ainsi décontextualisés les objets ne seraient-ils pas dépouillés de leurs sens et de leur charge émotionnelle ? La muséification des objets arrachés à leur lieu, à leurs fonctions et à leur public d’origine implique leur esthétisation, processus que le philosophe Jacques Rancière a appelé « le régime esthétique de l’art« . Dans ce lieu d’extra-territorialité, hors temps, dans cette hétérotopie foucaldienne, les objets changent d’usage de sorte que leur réception est nécessairement modifiée. Il semble que ce processus apparaît bien plus embarrassant lorsqu’il s’agit de croyances étrangères à la culture occidentale. Il suffit pour s’en convaincre de lire les nombreuses critiques émises contre l’esthétisation des objets au musée du Quai Branly. Prenons également l’exemple du plus ancien musée ethnographique de l’Est de l’Afrique, le Uganda Museum à Kampala, ouvert en 1908 par les autorités anglaises. La population le renomma Enyumba ya Mayembe, ce qui signifie la maison des fétiches, des sortilèges. La géographe Anne Gaugue nous révèle que

la plupart des ougandais se tenaient éloignés de ce lieu car ils pensaient que ces fétiches donnaient du pouvoir au Gouvernement et que c’est pour cette raison que celui-ci les conservait. Une réelle anxiété était souvent visible chez les visiteurs, et il apparut urgent de réaliser une exposition montrant les fétiches dans leur contexte. [4]

Il semble évident que l’appropriation de la notion de musée passe par un travail sur la question de décontextualisation d’un objet. Comment mettre en valeur le patrimoine sans le soustraire aux usages locaux ? Outre cette question, régulièrement débattue en Europe, les musées en Afrique doivent également résoudre celle de l’héritage ambigu du musée et des objets. Car d’une part, la naissance des musées en Afrique renvoie à l’histoire coloniale, par le fait que les premiers musées ont été fondés par les puissances coloniales pour des besoins d’études et de conservation d’objets qualifiés d’ethnographiques. Or, comme le relève Opêoluwa Blandine Agbaka au sujet du patrimoine bâti colonial au Bénin :

Même si le regard des responsables politico-administratifs a évolué sur la conservation du patrimoine bâti en raison de ses potentialités touristiques ou du lobby construit progressivement par les élites et les professionnels du patrimoine, l’attachement des populations locales à ce type de patrimoine est loin d’être acquis. [5] 

D’autre part, l’histoire de la circulation des objets peut renvoyer à une histoire amère, parfois douloureuse. Il peut s’agir d’une histoire de vols, de prises de guerre, de collectes ethnographiques, ou encore d’achats plus ou moins forcés d’administrateurs coloniaux. Dans d’autres cas, la circulation de ces objets émane directement de la population, que ce soit pour des raisons économiques, politiques ou religieuses. A l’exemple de la guerre du Biafra au Nigéria, pendant laquelle la population, souffrant de famine, a vendu certains objets en échange de nourriture ou encore lors de la montée de l’islam, où les objets traditionnels furent remis comme preuve de conversion sincère. Sur ce sujet l’anthropologue Jean-Loup Amselle s’interroge :

Si l’on prend l’exemple du Mali, on peut se demander en effet ce que peut bien signifier la restitution des statuettes ou de masques bambaras, senoufos ou dogons à des communautés désormais profondément islamisées et qui rejettent dans un passé honni des objets considérés comme appartenant à l’ère des ténèbres d’avant l’islam. [6]

Par conséquent, la réception des objets implique un important travail de mémoire.

 

L’appropriation d’un héritage ambiguë

               Alors pourquoi et comment s’approprier cet héritage colonial ? En fait la situation des musées en Afrique est très variable d’un pays à l’autre. Si certains musées nationaux ont conservé les caractères essentiels du musée hérité, d’autres se sont développés, intégrant notamment l’art contemporain, tel que le Musée national du Mali ou le Musée des civilisations de la Côte d’Ivoire. D’autres pays ont bénéficié d’initiatives émanant d’associations, de communautés villageoises ou d’artistes, pleinement intégrées au développement local, tels que le musée de la femme à Gorée au Sénégal, les musées des chefferies au Cameroun ou encore les banques culturelles au Mali. Certes le musée n’est pas une tradition indigène mais ceci ne l’empêche pas d’être considéré comme un pilier pour le devenir de l’Afrique.

Son développement est parfois motivé par un désir opportuniste. Le patrimoine est devenu une ressource économique décisive pour les pays en voie de développement. C’est d’ailleurs l’un des arguments présentés aux populations locales pour obtenir une adhésion plus forte à la conservation du patrimoine. Le développement culturel se juxtapose ainsi à la promotion touristique. Notons toutefois que certains réticents à la restitution des objets évoquent une possible pollution de la spéculation du marché de l’art. L’intérêt pour certains objets dépendrait de leurs valeurs financières. Devrait-on pour autant priver les pays africains de s’emparer de cette opportunité ?

En outre, le développement des musées émane surtout d’un désir de reconstruction de la mémoire. D’ailleurs, les premières demandes de restitution datent du moment des indépendances. C’est également en ce sens que des associations comme le West African Museums project (WAMP) ou la Société Africaine de Culture (SAC) ont mené des actions de réappropriation et de revalorisation culturelle. Ainsi dans la continuité de sa problématique de la négritude, Léopold Sédar Senghor, devenu le premier président du Sénégal, a organisé à Dakar le Premier Festival Mondial des Arts Nègres en 1966, ayant pour thème « Fonction et importance de l’art nègre et africain pour les peuples et dans la vie des peuples ». Ce festival fut une vitrine pour toutes les formes, passées et actuelles, de la créativité artistique déployées par les Noirs d’Afrique et de la diaspora en même temps qu’une tribune pour affirmer le rôle fondamental de la culture dans le devenir de l’Afrique. Ce projet de revalorisation de l’héritage a abouti à l’ouverture récente du Musée des civilisations noires à Dakar. C’est également ce qu’exprime en 1978 Amadou-Mahtar M’Bow, Directeur général de l’UNESCO :

Les peuples victimes de ce pillage parfois séculaire nont pas seulement été dépouillés de chefs dœuvre irremplaçables ; ils ont été dépossédés d’une mémoire qui les aurait sans doute aidés à mieux se connaître eux-mêmes, certainement à se faire mieux comprendre des autres. […] Ces peuples savent, certes que la destination de lart est universelle ; ils sont conscients que cet art qui dit leur histoire, leur vérité, ne la dit pas quà eux, ni pour eux seulement. Ils se réjouissent que dautres hommes et dautres femmes, ailleurs, puissent étudier et admirer le travail de leurs ancêtres. Et ils voient bien que certaines œuvres partagent depuis trop longtemps et trop intimement lhistoire de leur terre demprunt pour quon puisse nier les symboles qui les y attachent et couper toutes les racines quelles y ont prises. Aussi bien ces hommes et ces femmes démunis demandent-ils que leur soient restitués au moins les trésors dart les plus représentatifs de leur culture, ceux auxquels ils attachent le plus dimportance, ceux dont labsence leur est psychologiquement le plus intolérable. Cette revendication est légitime. [7]

Qu’elles émanent d’un désir opportuniste ou d’un désir de réappropriation de la mémoire, les demandes de restitution répondent aujourd’hui principalement à désir d’éducation de la jeune génération. C’est à eux qu’il leur revient de définir leur vision du patrimoine tout en continuant à se réinventer.

            De toute évidence, le développement des musées en Afrique et son pendant, les demandes de restitutions, engagent une réflexion sur la notion de patrimoine, sur le partage et la relativité des mémoires. Car le retour de ces objets porte d’une part le besoin de réappropriation de son histoire par les populations africaines et d’autre part le sentiment de culpabilité, « la conscience semi-tranquille » des pays européens. Pour conclure, ces objets requièrent que l’on soit exigeant sur leur narration, sur le devoir de vérité des liens entre les pays. Ils impliquent surtout que l’on institue une nouvelle éthique relationnelle qui ne soit plus asymétrique.

 
Notes

[1] ADANDE Joseph, « Le musée, un concept à réinventer en Afrique » in, MENSAH Ayoko (dir.), Réinventer les musées, Paris, Harmattan & Africultures Association, 2007, 248p.

[2] AGBAKA Opêoluwa Blandine, « Patrimoine et patrimonialisations au Bénin : entre politiques nationales et réalités communautaires », Éthique publique, vol. 19, n°2, 2017

[3] SYLLA Abdou, « Les musées en Afrique : entre pillage et irresponsabilité » in, MENSAH Ayoko (dir.), Réinventer les musées, Paris, Harmattan & Africultures Association, 2007, 248p.

[4] GAUGUE Anne, « Musées et colonisation en Afrique tropicale », in Prélever, exhiber – La mise en musées, Cahiers d’études africaines, Vol 39, n°155-156, 1999, 552 p.

[5] AGBAKA Opêoluwa Blandine, « Patrimoine et patrimonialisations au Bénin : entre politiques nationales et réalités communautaires », Éthique publique, vol. 19, n°2, 2017

[6] AMSELLE Jean-Loup, « Ce que restituer veut dire », AOC, 24 janvier 2019

[7] Appel de M. Amadou-Mahtar M’Bow, Directeur général de l’UNESCO, 7 juin 1978

 
 
 

Bibliographie

  • ADANDE Joseph, « Le musée, un concept à réinventer en Afrique » in, MENSAH Ayoko (dir.), Réinventer les musées, Paris, Harmattan & Africultures Association, 2007, 248p.
  • AGBAKA Opêoluwa Blandine, « Patrimoine et patrimonialisations au Bénin : entre politiques nationales et réalités communautaires », Éthique publique, vol. 19, n°2, 2017
  • AMSELLE Jean-Loup, « Ce que restituer veut dire », AOC, 24 janvier 2019
  • DE L’ESTOILE Benoît, Le Goût des autres : de l’Exposition coloniale aux arts premiers, Paris, 2007
  • GAUGUE Anne, « Musées et colonisation en Afrique tropicale », in Prélever, exhiber – La mise en musées, Cahiers d’études africaines, Vol 39, n°155-156, 1999, 552p.
  • GROUX Réginald, « Restitutions : et si on faisait un peu d’histoire… », La Tribune de l’art, 4 décembre 2018
  • PARE Isaac, « Les musées du Cameroun », in Museum, Le rôle des musées dans l’Afrique contemporaine, Vol XVIII, n°3, 1965
  • SARR Felwine, SAVOY Bénédicte, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, Novembre 2018
  • SYLLA Abdou, « Les musées en Afrique : entre pillage et irresponsabilité » in, MENSAH Ayoko (dir.), Réinventer les musées, Paris, Harmattan & Africultures Association, 2007, 248p.
  • Conférence : La Nuit des idées 2019, INHA, 31 janvier 2019
  • Conférence : La question épineuse de la restitution du patrimoine africain français, France Culture, 20 janvier 2019
 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *