Les profils socioculturels des personnes détenues dans les Hauts-de-France

         Dans le cadre de notre étude sur l’impact social des activités culturelles dans les prisons, la première phase comportait une enquête par questionnaire. L’objectif était d’esquisser le profil socioculturel des personnes détenues. Cet article présente une synthèse des résultats obtenus.

7140 questionnaires en version papier ont été transmis aux personnes détenues dans les établissements des Hauts-de-France, soit 14 maisons d’arrêt, 9 centres de détention et 2 maisons centrales. Le taux de participation à l’enquête par questionnaire a été de 729 questionnaires retournés, dont 32 ont été exclus en raison de leur aspect trop lacunaire, ce qui représente un total de 10% de la population carcérale, avec une marge d’erreur de 4% et un niveau de confiance de 95%.

Un profil socioprofessionnel relativement faible

           L’analyse des résultats dessine un profil socioprofessionnel relativement faible. Ce sont majoritairement des hommes, dont plus de la moitié sont célibataires, d’une moyenne d’âge de 39 ans, avec un faible niveau d’études (près d’un quart sont sans diplôme et plus d’un tiers ont un diplôme professionnel) et un statut professionnel peu élevé (un quart sont sans emploi et plus de la moitié sont employés ou ouvriers au moment de l’incarcération). Si certaines personnes détenues ont des liens forts avec leur environnement immédiat (quartier, ville ou village), dû notamment à la présence de famille ou d’amis en ce lieu, pour 45% d’entre elles le rapport au territoire s’exprime à l’échelle régionale ou nationale.

Deux chiffres retiennent l’attention : 11% des répondants sont des femmes, un pourcentage supérieur de sept points à la proportion des femmes incarcérées dans les Hauts-de-France et 7% des répondants sont des cadres supérieurs, un pourcentage supérieur de quatre points à la moyenne nationale, selon les données de l’Observatoire des inégalités. Ces chiffres semblent corroborer ceux des différentes enquêtes sur les pratiques culturelles, qui mettent en évidence un écart toujours net entre les catégories socioprofessionnelles et une féminisation des pratiques culturelles.

Une préférence pour les pratiques culturelles sur écran

               Concernant les pratiques culturelles hors détention, l’analyse des résultats souligne une faible diversité. La majorité des répondants déclarent aimer l’art, mais seulement un quart d’entre eux considèrent la culture comme importante, voire essentielle à leur vie. Ils privilégient notamment les pratiques culturelles sur écran. En effet, la photographie et la vidéo représentent 20% des pratiques amateurs. En revanche, le théâtre et la danse sont des activités peu pratiquées. La sortie culturelle est associée à un une pratique de loisirs, un moment de découverte en famille ou entre amis. Le cinéma est l’activité la plus largement répandue. A l’inverse, les sorties dans les festivals et les concerts sont occasionnelles, et très rares dans les salles de spectacle. Plus d’un quart des répondants n’ont jamais visité un lieu culturel et près de deux tiers des répondants n’ont visité en moyenne que deux lieux patrimoniaux. Il s’agit principalement des grands musées (le Palais des Beaux-Arts de Lille, le Louvre-Lens, la Piscine de Roubaix) ou des sites historiques retraçant les guerres mondiales (42%) ou l’industrie minière (30%). Si la majorité des répondants estiment que les lieux culturels sont accessibles, près de la moitié d’entre eux considèrent qu’ils ne sont pas assez représentatifs de ce qu’ils aiment.

Des activités culturelles diversifiées en détention

A propos des activités culturelles en détention, la majorité des répondants les considèrent comme essentielles.

L’écriture se révèle une pratique courante en cellule malgré de multiples contraintes : l’absence de papier, de stylo, de lumière, le temps long de la transmission des écrits à l’extérieur, la maitrise de la langue, etc. Cette prépondérance de l’écrit s’explique par une sorte de « culture de l’écrit » dans le monde carcéral : il faut écrire pour plaider sa cause, convaincre les juges, demander de l’aide, s’inscrire aux activités, avoir des nouvelles de ses proches, raconter son expérience, etc. Au côté de l’écriture, un autre résultat intéressant, et plus inattendu, indique que 60% des répondants dessinent en cellule. L’écriture narrative et le dessin sont-ils une manière d’assurer une prise sur le temps dans un lieu où justement le temps est englouti ? Comment et quoi écrire ou dessiner de ces jours mornes et répétitifs ?

La lecture est une activité plus occasionnelle. L’analyse des résultats souligne une diminution du nombre de livres lus en détention, avec toutefois une légère augmentation pour les grands lecteurs et une lecture plus récurrente de journaux et de magazines pour les non-habitués. La principale raison est la difficulté de concentration due aux conditions carcérales (promiscuité, bruits, etc.). A cela s’ajoute le fait qu’un tiers des répondants indiquent n’avoir aucun intérêt pour la lecture, et 18% indiquent avoir des difficultés de lecture – un pourcentage supérieur de sept points à la moyenne nationale selon les chiffres du ministère de la Justice. Nous constatons une grande diversité dans le choix de lecture, avec une prépondérance pour les journaux et les magazines, et une préférence pour les romans (notamment les romans policiers) et les livres d’histoire (particulièrement des biographies). Si les livres peuvent circuler grâce aux parloirs ou entre détenu(e)s, les achats sont rares. Les choix sont donc fortement guidés par la politique du livre dans chaque établissement pénitentiaire, ce qui pose une question essentielle : la bibliothèque de prison est-elle une bibliothèque comme les autres ?

La télévision joue également un rôle essentiel en prison. Plus de la moitié des répondants déclarent que le poste de télévision est systématiquement allumé. Un bruit de fond permanent dont l’objectif est sans doute d’éviter le silence qui incite à l’introspection. Il s’agit probablement aussi de retrouver davantage de sons plutôt que du bruit. Car le silence n’existe pas en prison, couvert par les cris, les claquements des portes et des grilles, les bavardages des codétenus, les bruits des différents postes de télévision, etc. Les programmes de télévision les plus regardés sont les films, les séries et les journaux d’information. La télévision sert également de support d’écoute de la musique pour la plupart des personnes détenues, ce qui peut nuire à un certain éclectisme. D’ailleurs environ 20% des répondants déclarent écouter moins de musique en détention. S’il ressort un effet de l’âge dans la distribution des préférences musicales, la chanson française et les musiques urbaines apparaissent comme les pratiques d’écoute majeure.

En ce qui concerne les activités culturelles en atelier, elles sont envisagées, autant comme une occasion de sortir de la cellule (64%) que comme une chance d’apprendre de nouvelles choses (61%). De ce fait, nous observons une diversité de pratiques. Toutefois, les concerts, les spectacles et les ateliers d’arts plastiques sont les plus fréquentés. Ces résultats s’expliquent, en partie, par les stratégies de programmation et l’organisation carcérale. En effet, chaque établissement pénitentiaire tente de proposer le plus large éventail de choix possibles, en prenant en compte la disponibilité des espaces et des intervenants. C’est ainsi que les concerts et les spectacles sont généralement organisés dans le gymnase de la prison, tandis que les ateliers d’arts plastiques sont programmés sur plusieurs séances à l’année, ce qui, dans les deux cas, permet d’accueillir un plus grand nombre de personnes. En outre, pour plus d’un tiers des répondants les problèmes d’organisation tels que, la programmation aux mêmes horaires des activités (culture, sport, travail, formation), l’insuffisance de l’information, la sélection des participants, la non ouverture des portes des cellules, constituent les principaux obstacles à leur participation.

Des dispositions et attentes différentes selon les profils

L’analyse croisée des résultats permet d’affiner les données en distinguant quatre profils socioculturels et donc quatre dispositions et attentes différentes vis-à-vis des activités culturelles en détention.

  • Les indifférents

Ils représentent 32% des répondants à l’enquête, dont 7% de femmes. Ce groupe, dont la moyenne d’âge est de 39ans, se caractérise par un faible niveau d’étude (27% sont sans diplôme et plus de la moitié ont un niveau Bac).   

Ils manifestent une indifférence envers l’art et la culture, estimant que cela ne les concerne pas. Ils n’ont donc visité aucun ou très peu de lieux culturels. Les sorties culturelles sont envisagées uniquement comme un loisir en famille ou entre amis.

Par conséquent, ils se mobilisent peu dans les activités culturelles en prison. Pour 68% d’entre eux, il s’agit avant tout de sortir de la cellule et pour cela, ils préfèrent d’autres activités (35%). Ils participent en moyenne à 1,9 activités culturelles en détention, avec une prédilection pour les activités qui n’exigent pas une forte implication personnelle : concert, cinéma, spectacle. Toutefois, leur taux de lecture a augmenté en détention. Ils déclarent lire plus de magazines/journaux (58%).

  •  Les curieux

Ils représentent 16% des répondants à l’enquête, dont 8% de femmes. Ce groupe, dont la moyenne d’âge est également de 39 ans, se caractérise par un niveau d’étude majoritairement professionnelle (37% ont un CAP ou BEP).

Ils manifestent une certaine curiosité envers l’art et la culture. Ils envisagent les sorties culturelles comme un moment de plaisir, d’émotion et de découverte en famille ou entre amis. Mais, ils considèrent que les lieux culturels ne sont pas assez représentatifs de ce qu’ils aiment. Ainsi, ils n’ont visité en moyenne que de 2,7 lieux culturels.

Par conséquent, ils peuvent se mobiliser ponctuellement dans les activités culturelles en prison, pour simplement sortir de la cellule, et/ou apprendre des nouvelles choses. Ils participent en moyenne à 3 activités culturelles en détention, avec une prédilection pour les activités qui n’exigent pas une forte implication personnelle (concert, cinéma, spectacle) et pour les ateliers d’arts plastiques. Il s’agit du groupe dont le taux de lecture a le plus augmenté et dont le style de lecture a le plus varié. Ils déclarent lire plus de magazines/journaux (66%), de romans (37%) et de la littérature classique (20%).

  • Les amateurs

Ils représentent 13% des répondants à l’enquête, dont 15% de femmes. Ce groupe se caractérise par le niveau d’étude le plus élevé (20% d’entre eux ont un niveau Bac+2 et plus).

La culture joue un rôle important dans leur vie, car ils y puisent des satisfactions variées. La visite d’un lieu culturel est autant un moment de plaisir et d’émotion en famille, entre ami ou seul, qu’un lieu d’éducation et de compréhension du monde. Ils ont visité en moyenne 2,9 lieux culturels.

Leur mobilisation vis-à-vis des activités culturelles en prison est plus sélective. Ils s’y engagent principalement pour le plaisir de créer, d’éprouver des sensations et d’apprendre. Un quart d’entre eux déclarent refuser des activités à cause de la présence de certains détenus. Ils participent en moyenne à 3,6 activités culturelles, avec une prédilection pour les concerts (45%) et les ateliers d’arts plastiques (43%). Leur taux de lecture, relativement élevé avant la prison, a très peu varié en détention.

  • Les habitués

Ils représentent 14% des répondants à l’enquête, dont 16% de femmes. Ce groupe se caractérise par un niveau d’étude varié (18% sont sans diplôme, la moitié ont un niveau Bac et 10% ont un niveau Bac+3 et plus).

La culture joue un rôle très important voire absolument essentiel à leur vie. Ils ont visité en moyenne 3,2 lieux culturels. Comme les amateurs, ils puisent dans les sorties culturelles des satisfactions multiples, à la différence que pour un tiers d’entre eux, il s’agit d’une démarche individuelle.

Leurs attentes vis-à-vis des activités culturelles en prison sont plus diversifiées. Ils y participent plus régulièrement, autant pour rencontrer de nouvelles personnes que pour le plaisir de créer, d’éprouver des sensations et d’apprendre. Ils participent en moyenne à 4 activités culturelles en détention, avec une prédilection pour les concerts (56%) et les ateliers d’arts plastiques (39%). Leur taux de lecture, relativement élevé avant la prison, a peu varié en détention.

 

Homme, 41 ans, environ 8 ans de détention

 « Y’a rien d’intéressant, que des activités pour débiles et en CD y’a que des ateliers poterie, jeu vidéo et sculpture en papier mâché, LOL »

Homme, 30 ans

« Bourré de préjugés, toutes ces activités pour lesquelles je n’éprouvais ni besoin, ni intérêt avant l’incarcération, m’ont donné l’envie d’apprendre, et je m’ouvre aux autres, au monde grâce à ce que j’apprends. »

Homme, 63 ans, environ 4 ans de détention

« Cela m’a fait découvrir mes quelques talents cachés, l’envie et le travail de groupe. Je me suis inscrit à l’atelier création jeux société à l’aveugle sans savoir ce que ça pouvait être. Mais une super ambiance s’est créée de suite entre nous et avec l’animatrice. J’ai trouvé ça vraiment super, la motivation m’est venue de suite ainsi que la créativité. »

Homme, 42 ans, 8 mois de détention

« Les activités auxquelles j’ai participé m’ont apporté de nouvelles connaissances et j’ai appris à découvrir certains arts que je ne connaissais pas (théâtre, lecture). Je les trouve toutes vraiment très intéressantes et les intervenants sont très sympathiques (…) »

Homme, 46 ans, environ 10 ans de détention

« Je m’inscris à toutes les activités ou presque. J’ai pu participer à quelques activités, pas assez à mon goût, mais je peux dire que c’était très sympa et que cela permet de s’évader l’esprit pendant un moment, ainsi que d’échanger avec d’autres détenus, de parler de tout et de rien. »

La comparaison de ces quatre profils socioculturels fait ressortir deux observations intéressantes :

  • Nous notons que l’âge ne semble pas intervenir dans la sensibilité à la culture. Toutefois, cette donnée est à nuancer, car l’analyse de l’échantillon souligne une sous-représentation des moins de 25 ans dans l’enquête. A contrario, nous observons une légère surreprésentation des personnes en centre de détention, notamment en « régime respect ». Les questions qui se posent à ce stade de l’enquête sont : est-ce que cette surreprésentation est uniquement imputable aux obligations liées à ce type de régime ? Les quartiers « respect » se caractérisent par un régime de portes ouvertes avec en contrepartie l’obligation de l’entretien des locaux, la participation active aux différentes activités et l’évaluation du comportement individuel et collectif. De plus, est-il possible de mener une véritable politique d’éducation artistique et culturelle dans les maisons d’arrêt où la population carcérale est majoritairement très jeune et très fluctuante ?
  • Nous constatons une corrélation entre le nombre moyen de visites culturelles avant la prison et le nombre moyen de participation aux activités en détention. Il semble donc a priori ne pas avoir de véritable changement dans la pratique culturelle, à l’exception peut­-être dans le domaine de la lecture.

Cependant les effets de l’art et de la culture ne peuvent être appréhendés dans leur complexité et leur richesse par une démarche exclusivement quantitative. C’est en cela que l’analyse des récurrences formelles dans les réponses données aux questions ouvertes permet d’extraire des premières pistes de réflexion qui nécessiteront d’être vérifiées lors de l’enquête de terrain.

 

"Se souvenir qu'avant d'être un détenu, je suis d'abord un être humain"

Ainsi à travers les témoignages des personnes détenues, dont certains sont retranscrits ci-dessous, nous relevons trois grandes thématiques.   

  • Parler d’autre chose que de la prison

Depuis Erving Goffman (1922-1982) et Michel Foucault (1926-1984), la prison est perçue comme une institution à caractère totalitaire qui isole les personnes détenues de l’environnement extérieur. Les établissements pénitentiaires contemporains ne sont, toutefois, plus totalement hermétiques au monde extérieur et les activités culturelles offrent, selon de nombreux témoignages, un moment d’évasion permettant d’oublier temporairement le stress et les problèmes liés à la détention.

« Un moment où l’on oublie le désespoir et où on rêve un peu et peut mettre de côté les idées noires. » Homme, 38 ans, environ 2 ans de détention

« Le peu d’activité que j’ai pu faire pendant ces 3 ans ½, car je suis auxi cuisine, m’ont apporté énormément de connaissances. J’ai remarqué que lors des réunions (activités) les gens ne parlent plus de la prison et de son déroulement. C’est là mon souvenir. » Homme, 53 ans, environ 8 ans de détention

« Le fait de participer à des activités m’a permis de sortir de ma cellule, d’avoir l’esprit occupé par autre chose que la détention. En activité, on ressent moins le fait qu’on est en prison, on ne voit plus les grillages, les barreaux, cela permet d’oublier ce milieu, ne serait-ce que pour quelques heures, ça permet de vivre, ce que ne permet pas la cellule dans laquelle on se trouve 24h/24 sans ces activités.» Homme, 26 ans, 13 mois de détention

« Toutes les activités auxquelles j’ai participé m’ont apporté du bien-être et un certain soulagement à propos de conflit et du stress dû à l’incarcération. Avant l’activité d’aromathérapie j’étais fatiguée, stressée et je supportais plus les conditions de détention (conflits entre détenues) et la séance m’a permis de chasser les mauvaises ondes et me ressourcer. » Femme, 44 ans, 4 mois de détention

Pour certains, l’évasion se traduit par les échanges de qualité entretenus avec les intervenants extérieurs, considérés comme des intermédiaires importants dans le maintien ou l’acquisition d’un niveau socioculturel élevé.

« (…) C’est une sorte de club de lecture qui me permet d’échanger, au travers de lectures diverses, avec des gens intéressants et motivés, ce qui n’est malheureusement pas le cas avec l’ensemble des employés et encore moins les détenus. (…) » Homme, 46 ans, 33 mois de détention

« Outre la lecture et l’écriture en cellule, les activités m’ont permis de rester en contact avec des gens ‘normaux’, n’ayant plus à surveiller mon langage, pouvant parler librement avec d’autres personnes de mon niveau culturel, me permettant ainsi de paraître humain. » Homme, 49 ans, 4 mois de détention

« Je participe aux activités du CATTP, ça permet de se détendre, de parler avec des personnes intéressantes et extérieurs. Avec l’activité Lire pour en sortir j’ai découvert la lecture et j’ai pu apprendre à l’apprécier. Je suis déjà arrivé en activité le moral à zéro et j’en suis ressorti beaucoup mieux, mais le mieux c’est le travail. » Homme, Arras, 43 mois de détention

 

  • La sociabilité carcérale

L’emprisonnement conduit à une rupture avec sa vie sociale au profit d’une identité entièrement définie par l’institution carcérale. Or, ce qui ressort particulièrement des témoignages est l’exigence de ne pas être réduit à la condition de détenu, pire d’être oublié, comme un témoigne le commentaire ci-dessous.  

« (Les obstacles) Les commentaires moqueurs, voir haineux de la part des gardiens de prison, nous expliquant que la taule doit rester et demeurer un « sanctuaire de l’oubli » ! » Homme, 45 ans, 2 mois de détention

En cela, les activités culturelles procurent la sensation de se sentir vivre, de faire toujours partie de la société.

« Un grand moment de détente et d’évasion. Cela aide à ressentir que l’on fait toujours partie du monde, que l’on est en vie. Les activités donnent envie de faire encore plus de choses. » Femme 50 ans, environ 2 ans de détention

« Chaque activité peut apporter un moment de divertissement, de plaisir et de rencontre avec d’autres personnes et intervenants, ce qui permet de se réhumaniser car ici on n’est personne et on se sent rejeté du monde. Je n’ai pas d’anecdote mais un sentiment de se sentir revivre avec un peu de liberté et c’est important (…)» Homme, 48 ans, environ 15 ans de détention

« Ces diverses activités (en ce qui me concerne essentiellement culturelles) me nourrissent, m’aident à me souvenir qu’avant d’être un détenu, plus ou moins bien respecté, je suis d’abord un être humain, toujours désireux d’apprendre, de mieux comprendre le monde, pour y œuvrer au mieux de mes compétences, apprendre des autres, de la vie, des déserts carcéraux. » Homme, 68ans, environ 4 ans de détention

Plusieurs témoignages font référence aux notions de respect et de considération de l’humain au-delà de l’appartenance à un « groupe ».

« J’ai participé un jour à une activité de musique, c’était lors de la fête de la musique, à un moment donné le chanteur m’avait demandé de venir chanter avec lui sur le podium, cela m’a beaucoup marqué, je me suis senti considéré. » Homme, 35 ans, environ 8 ans de détention

«(…) Je faisais l’activité Art et dessin et à côté je faisais des portraits en cellule. Tous les détenus le savaient car ils me payaient pour dessiner les photos qui leur étaient chères. Et cela m’a amené à dessiner la famille d’un surveillant qui aimait mes portraits ! J’ai été surpris et heureux car la barrière surveillant-détenus avait disparu un instant. » Homme, 45ans, environ 4 ans de détention

« En ce moment je suis en activité musique. On crée des morceaux de guitare, batterie, percussions. Nous chantons, nous sommes 5-6. Le moniteur est très sympa, c’est aussi un musicien, c’est du bonheur. Mon anecdote, c’est que certains responsables s’intéressent à notre musique, même une SPIP qui vient nous voir et c’est très touchant, en tant que détenu les gens s’intéressent à notre culture. » Homme, 32 ans, environ 10 ans de détention

Ce besoin de considération passe par le désir de se sentir utile pour la société, dans et hors les murs de la prison. En développant un réseau relationnel la personne détenue acquiert des ressources en termes de capital humain et social, favorable au processus de réinsertion. La théorie de l’apprentissage social, décrite dès les années 1960 par Robert L. Burgess et Robert L. Akers, pour expliquer l’acquisition de conduites délinquantes, a également démontré l’importance des renforcements symboliques et sociaux (Burrhus Frederic Skinner). Les intervenants culturels, le personnel pénitentiaire et les autres détenu(e)s deviennent des agents de renforcement volontaires ou involontaires.

« A la MA de Valenciennes il y a un atelier bois qui consiste à fabriquer des jouets en bois tel que des puzzles ou autres afin de pouvoir les donner à diverses associations (SOS bébés, parloirs parents-enfants dans diverses prisons), le fait de rendre un sourire ou un moment de bonheur ne peut qu’être très lucratif, le fait d’être enfermé ne nous empêche pas d’être utile envers les personnes dans le besoin, dommage que cela ne s’étende pas à d’autres prisons. » Homme, 63 ans, environ 7 ans de détention

« J’ai contribué aussi au téléthon et le fait de verser un peu d’argent m’a donné le sentiment d’être utile aux personnes malades et c’est quelque chose de très valorisant. » Homme, 33 ans, 13 mois de détention

« Elles m’ont apporté un plaisir à partager des connaissances d’écriture de façon bénévole chaque samedi à Longuenesse (MA) durant 2h. Pouvoir aider un débutant en guitare en lui montrant et expliquant les accords de base. » Homme, 41 ans, environ 9 ans de détention

« Je commence l’activité journal elle m’apporte de vaincre ma timidité, d’apporter des choses importantes (mon savoir-faire) d’être utile, de connaître de nouvelles choses et d’apprendre ce que d’autres personnes peuvent m’apporter, voir d’autres horizons. J’ai fait qu’une séance à ce jour ce que je peux retenir de cette séance c’est qu’il n’y a pas de différence d’une personne à une autre, ce qui est très important. On peut échanger des choses, parler librement sans que qui que ce soit juge la personne. » Femme, 35 ans, 3 mois de détention

Toutefois, plusieurs études contemporaines en sociologie (Marion Vacheret ; Ben Crewe ; Rose Ricciardelli) démontrent une tendance à l’individualisation et à une atomisation des relations au sein des prisons. Pour Ben Crewe, les relations interpersonnelles se trouvent principalement au sein de sous-groupes de détenus créés selon des caractéristiques ethniques, religieuses et géographiques. En conséquence, les activités culturelles peuvent devenir un lieu de crispation des identités tout autant qu’un lieu propice à l’apprentissage de la tolérance.

« Lors de mes premières tentatives de participation à des activités, j’ai eu la désagréable surprise de voir que systématiquement, les détenus venaient faire de la propagande islamiste, ridiculisant et sabotant ces activités. J’ai ainsi pu apprendre que les pharaons d’Égypte étaient musulmans !!! (SIC!) Merci, je passe mon tour ! » Homme, 26 ans, environ 6 ans de détention

« A la maison d’arrêt d’Amiens, je m’étais inscrit en philosophie. Une fois j’ai même récité un texte de Pythagore que j’avais appris par cœur quelque trente ans plus tôt. L’expérience a tourné court car des petits caïds de quartier, uniquement intéressés par les remises de peine, sabotaient tous les cours. Le prof ne manifestant jamais son impatience, je crus bon de manifester la mienne. Mal m’en prit, menacé, je n’y suis plus retourné. » Homme, 65 ans, environ 10 ans de détention

« J’ai fait très peu de chose mais ce qui m’est resté en mémoire est le spectacle de théâtre où c’était une situation d’aider une personne, plusieurs avis : comment les personnes réagissent selon les circonstances, se mettre à la place d’une autre personne quand il lui arrive des problèmes, en gros j’ai appris que personne ne réagit pareil, ne pas parler sans connaître la personne, ne pas la juger car derrière tout cela on ne sait rien de sa vie. » Femme, 33 ans, 14 mois de détention

« Par le théâtre, par exemple, j’ai appris à apprivoiser ma peur de l’autre, et ma peur de parler en public. Et j’ai aussi appris le travail d’équipe. Dans l’ère de l’égalité des sexes, un garçon ne réussit pas une manœuvre lors d’une séance de cirque, alors que juste avant une fille l’a fait sans faute. De ce fait son ami lui dit « ho, si elle a réussi, tu peux aussi mec ! ». Avec un regard réprobateur je lui ai dit que c’était moche d’être macho. Toutes les filles l’ont hué ! Il était honteux ! Même ici, il n’y a pas de place au sexisme. » Femme 30 ans, environ 14 ans de détention

 

  • Développer ses connaissances et la confiance en soi

La prison suscite progressivement la perte de confiance et d’estime de soi, une déperdition préjudiciable au processus de réinsertion. Or, l’acquisition de nouvelles connaissances et compétences, la fierté que cela provoque, nourrit la confiance en soi qui vient enrichir l’estime de soi. Ainsi les témoignages associent systématiquement l’acquisition de nouveaux savoirs et savoir-faire au développement d’un sentiment de fierté et de confiance en soi.

« J’ai pu rencontrer divers auteurs qui m’ont apporté du plaisir, qui m’ont permis de me découvrir et d’aimer (lire théâtre) et enrichir d’autres connaissances que celle que j’avais. Et surtout avoir plus confiance en moi et aller vers les autres.» Homme, 37 ans, environ 11 ans de détention

« Cela m’a permis d’apprendre des choses et de découvrir certaines choses dont je ne me sentais pas capable de faire et même après de le réapprendre à une autre personne qui voulait se lancer sur cette voix et plus encore, me découvrir et redécouvrir dans certain domaine artistique.» Homme, 37 ans, 3 mois de détention

« Certaines activités comme le théâtre m’ont donné plus confiance en moi et m’ont appris à avoir de la présence face à d’autres personnes et une meilleure répartie. D’autres activités m’ont ouvert l’esprit et ont changé mon schéma de pensée, ça donne du recul sur nous-mêmes et on voit les autres et le monde autrement que ce que l’on a appris dans les quartiers. Au théâtre, j’ai compris à l’instant où j’ai joué ma première impro que j’étais fait pour ça, ma timidité et mes angoisses se sont envolés quand j’ai vu que j’arrivais à captiver par mon jeu. » Homme, 26 ans, environ 7 ans de détention

« (…) Pour ma part, j’ai même déjà ressenti de la fierté ! Comme lorsque nous avons créé, monté et interprété une pièce de théâtre qui avait pour thème le médical (cancer du sein). Encore faut-il être volontaire, s’y tenir et se donner les moyens d’aller au bout des choses ! (…) » Femme, 40 ans, 6 mois de détention

« (…) Mon meilleur souvenir c’est à la fin des séances, lors du bilan, on a pu remercier les intervenants, bonne ambiance et le livret qu’on nous a remis concernant notre implication dans cette action de CIDFF, avoir eu la reconnaissance de notre travail m’a fait prendre conscience que je pouvais être quelqu’un de bien et que je n’étais pas si bête malgré mon manque de confiance.» Homme, 57 ans, environ 3 ans de détention

Enfin pour ce qui concerne le rapport à l’autre, la restauration de la confiance en soi et de l’estime prend une place importante dans une perspective de non-jugement et d’établissement de relations de confiance, deux conditions également nécessaires à la réinsertion.

« Les échecs et le tarot : c’est une façon pour faire travailler le cerveau, plus qu’à l’ordinaire, c’est convivial et passionnant. Cela me permet aussi de trouver une certaine maitrise de moi-même mais également d’avoir un bon équilibre personnel (…) Dans ce genre d’activité on se doit d’être sérieux et surtout pas être catalogué de bloqueur.» Homme, 60 ans, environ 14 ans de détention

« Musique : j’ai appris à canaliser et à contrôler mes émotions. Les tensions et la colère ont disparues en apprenant à jouer de la batterie. Je ne suis qu’un amateur mais même sans toucher un instrument, je continue à tapoter partout où je peux lorsque j’écoute n’importe quel style de musique. En prison, le seul bémol, c’est les détenus qui imposent leur musique en montant le volume. (…) » Homme, 32 ans, environ 11 ans de détention

« Les activités d’écriture m’ont permis de faire passer des messages à des proches à qui je n’aurais pas osé le dire à l’époque que ce soit positif ou négatif, ce qui m’a permis d’avancer dans ma vie (…) » Homme, 31 ans, environ 12 ans de détention