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Les logements ouvriers dans le Nord-Pas de Calais. Exemples de requalification

La question des habitats ouvriers depuis le XIXe siècle

                   L’histoire du logement ouvrier remonte aux taudis et aux garnis du XIXème siècle. Le développement industriel entraîne un afflux d’ouvriers-paysans et d’ouvriers-artisans vers les villes. Le logement constitue alors à la fois le lieu de vie et le lieu de production dans des conditions de promiscuité et d’insalubrité.

Peu à peu, des philanthropiques patrons investissent pour fournir à leurs ouvriers un logement plus décent. Leurs objectifs sont de fixer et discipliner une classe ouvrière jusqu’alors errante et d’améliorer l’hygiène et les liens familiaux. Dès les années 1820, les entrepreneurs industriels et notamment les compagnies minières construisent les « corons », de longues enfilades de bâtiments construits à la va-vite à proximité des lieux d’extraction du charbon. En ville, apparaissent à l’arrière des parcelles de beaux immeubles et en bord de voie, des rangs de lotissements de faible profondeur avec une distribution traversante, une courette et des toilettes partagés en fond de cour.

                   La brutalité de ces logements, dénoncée notamment par Victor Hugo (Les Châtiments, 1853) est remise en cause et on tente de concilier logement répétitif économique et maison individuelle. Louis-Napoléon Bonaparte (Napoléon III), conscient de la misère ouvrière, nourri des réflexions socialistes de Robert Owen, Louis Blanc et Eugène Buret publie en 1844 l’extinction du paupérisme, diffuse les ouvrages anglais sur le logement social et fait voter en 1850 une loi sur l’assainissement des logements insalubres. Il fait construire la cité Rochechouart à Paris, premier logement social en France et alloue des financements pour de nouvelles constructions.

Ainsi en 1851 à Mulhouse, sont construites des maisons ouvrières de quatre logements que les habitants peuvent louer ou acheter, complétée de nouveaux équipements (bains, lavoirs, école, coopérative d’alimentation…). Cette nouvelle solution est mise à l’honneur lors de l’Exposition universelle de 1867. Toutefois Jean-Baptiste Godin, ancien ouvrier imprégné des thèses du théoricien socialiste Charles Fournier, dénonce l’isolement de la famille et préconise de favoriser la vie collective, de prendre en charge l’organisation des relations sociales et d’exalter les vertus de la culture. C’est ainsi qu’il construit de 1859 à 1882 son familistère à Guise. Il comprend 500 logements ouvriers, un « pouponnat », une école mixte, un théâtre, une piscine et des magasins. Ses cours intérieures et ses coursives favorisent une vie communautaire.

Dans le bassin minier du Nord-Pas de Calais sont construites les cités pavillonnaires où règnent la symétrie et le rationalisme. Les maisons entourées d’un jardin regroupent trois à quatre logements et sont complétées par des équipements collectifs (églises, écoles, salles des fêtes, dispensaires, etc.). L’introduction de ces espaces collectifs renforce l’autarcie des cités minières, tandis que la variabilité en taille et qualité architecturale des maisons des porions reflète la hiérarchie de l’entreprise. De plus, la diversité architecturale des cités (variété des pignons, brique vernissée, frises polychromes…) témoigne des rivalités stylistiques entre les Compagnies.

              A la fin XIXème siècle la propagation de la tuberculose à Paris et les réflexions hygiénistes amènent à penser l’architecture autrement : tous les logements doivent recevoir les rayons du soleil, ce qui signifie aucun logement sans fenêtre, pas de courette ou de rue étroite et une double orientation. Il faut convaincre les grands capitalistes d’investir dans le domaine du logement ouvrier. Le modèle anglais va pousser les philanthropes à créer des sociétés immobilières à but peu lucratif. En 1904 la banque Rothschild décide de construire des bâtiments ouvriers et organise un concours d’idée sans programme précis. Toutefois, les concurrents primés sont les architectes qui favorisent la lumière et la circulation d’air. La banque Rothschild pousse l’expérimentation encore plus loin et essaye d’implanter dans ses immeubles tous les services possibles pour être au centre d’une politique éducative à l’égard des populations ouvrières : bains-douches, lavoirs, dispensaires, cuisines avec menu dit « rationnel » c’est-à-dire diététique, garderies, écoles de garde, ateliers d’artisans, etc.

La cité-jardin devient la forme élaborée de la cité ouvrière. Maisonnettes, jardins et parcs paysagers sont distribués dans un réseau de voieries moins rectilignes, et chaque pavillon abrite généralement deux maisons mitoyennes. Parallèlement à l’amélioration des cités-jardins, les compagnies minières affinent leur politique d’encadrement du temps et de l’espace hors-travail. Sociétés de loisirs, de sports, d’entraide, d’épargne, d’enseignement se multiplient. Ces logements attribués aux ouvriers actifs, étaient plus spacieux et diversifiées mais le confort y était encore relatif : pas d’eau courante dans les mains, chauffage au poêle, évacuation des eaux usées à ciel ouvert.

             Après la première guerre mondiale l’état doit prendre la relève et s’inspire des expérimentations architecturales du XIXème siècle.  Le politicien Henri Sellier fonde en 1919 l’École des hautes études urbaines (l’Institut d’urbanisme de Paris) et se consacre à l’amélioration de l’habitat ouvrier en s’inspirant des exemples de la Hollande, de la Belgique, de l’Angleterre, de l’Autriche. Selon lui, le logement social participe de l’aménagement du territoire à l’échelle de la région et va de pair avec la question des transports urbains, la formation des cadres techniques et des assistantes sociales, l’enseignement à l’urbanisme, etc. Il sera à l’origine d’une dizaine de cités-jardins autour de Paris. Néanmoins, Le Corbusier condamne les espaces des jardins au pied des immeubles collectifs qui imposerait à l’ouvrier une deuxième journée de travail. Il réalise notamment la cité radieuse de Marseille qui matérialise les idées hygiénistes et les valeurs du Bauhaus.

 

Les rénovations et les requalifications

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la France fait face à une crise du logement sans précédent du fait de la destruction et de la dégradation du bâti. Les difficultés conduisent à renoncer à l’acquisition de maisons individuelles. La Charte d’Athènes prône l’industrialisation et la rationalisation des constructions. On construit alors des habitations mi-collectives, mi-individuelles avec jardin, et tous les ornements disparaissent. Initiant une politique volontariste, l’État octroie des apports financiers pour produire massivement des logements décents à prix réduit. Les Compagnies minière adoptent notamment le procédé des « Camus » constitués de un ou deux étages utilisant des panneaux en béton préfabriqués en usine.

               La politique de rénovation de l’habitat ouvrier commence dans les années 1970 et se poursuit à ce jour. C’est notamment le cas de la cité des électriciens à Bruay-la-Buissière qui vient d’être inaugurée et de la cité Saint-Maurice à Lille en cours de travaux.

La Cité des Électriciens, appelé ainsi en référence aux noms des voyettes qui la composent (Ampère, Marconi, Volta, Edison, Coulomb, Franklin, Laplace, Faraday, Branly et Gramme) est construite entre 1856 et 1861 par la Compagnie des mines de Bruay pour loger les ouvriers de la fosse n°2, notamment la main d’œuvre étrangère. Il s’agit d’un ensemble de corons comprenant 37 logements d’environ 40m2 (6 logements seront ajoutés en 1867) et des potagers. Les logements sont exigus et possèdent peu d’ouvertures les rendant sombres et humides. Les habitants ont construit eux-mêmes des extensions « les carins » (poulaillers, clapiers, lieux de stockage). En 1915, une vingtaine de baraquements temporaires seront installés à l’arrière de la cité pour accueillir les réfugiés de la Grande guerre, réaménagés en 1923.

 

La cité des électriciens -Bruay-la-Buissière
La cité des électriciens

Laissée à l’abandon depuis l’arrêt de l’activité minière en 1979, la cité s’est progressivement vidée de ses habitants. En 2012, lors de l’inscription du Bassin Minier du Nord-Pas de Calais au Patrimoine mondial de l’UNESCO il ne restait que deux habitants dans la cité. Dans un état de délabrement avancé (inspirant une scène du film Bienvenue chez les Ch’tis), un programme de rénovation s’engage. Dès 2008, elle accueille une première intervention artistique de la compagnie de théâtre Les Pas Perdus puis des artistes tels que Gilles Bruni et François Andès jusqu’au démarrage effectif des travaux de réhabilitation en 2013. 

La cité des électriciens -Bruay-la-Buissière

Les travaux, à hauteur de 15 millions d’euros, ont été confiés à l’architecte Philippe Prost, connu pour son œuvre voisine de Notre-Dame-de-Lorette « l’Anneau de la mémoire » de la Première Guerre mondiale. Les 7 corps de bâtiments principaux et certains carins ont été rénovés. Le site accueille aujourd’hui un centre d’interprétation de l’histoire et du paysage minier, des gîtes touristiques, des ateliers d’artistes en résidence, un restaurant approvisionné en circuit court par les productions du verger et du potager et des logements sociaux.

La cité Saint-Maurice, construite de 1854 à 1856 par des industriels a pour ambition d’accueillir dignement les populations ouvrières. Trois types de logements sont construits : des maisons simples ou doubles pour les familles et un immeuble de trois étages pour les célibataires. Des modifications majeures du plan initial sont apportées et plusieurs éléments de la vie collective ne sont pas réalisés. Toutefois, s’inspirant de la forme des béguinages flamands, l’architecte Colpaert organise la vie collective autour d’un jardin partagé et donne une certaine distinction à l’ensemble architectural. Ainsi, l’organisation spatiale collective, le porche néo-classique déclinant l’architecture des arcs romains et l’harmonie des façades font de la cité un exemple remarquable de la vie ouvrière du XIXème siècle.

Cité Saint Maurice-Lille
Cité Saint Maurice-Lille

Inscrite au Patrimoine Architectural et Paysager de la ville de Lille, l’architecture de la cité Saint-Maurice apparaît comme une initiative exceptionnelle et constitue une expression atypique de l’impact exercé par l’industrialisation sur l’organisation sociale et sur la vie des individus. Toutefois, certaines habitations sont laissées à l’abandon et la cité se dépeuplent. En 2013 la ville de Lille confie une étude opérationnelle à La fabrique des quartiers qui réalise des consultations auprès des habitants et associations de quartier. En 2016 l’équipe de Patrick de Jean et Jérôme Marin est sélectionnée et les travaux commencent en 2018. Les objectifs sont une rénovation des différents bâtiments, l’amélioration des performances sur le plan énergétique et un réaménagement du parc intérieur.

Cité Saint Maurice-Lille

Bibliographie

  • GUERRAND Roger-Henri, Les origines du logement social en France, 1850-1914. Paris, Éditions de La Villette, 2010 [1ère éd. 1966], 287 p.
  • GUSTIAUX Romain, « L’empreinte de la Grande Guerre sur le logement social en France (1912-1928) », Revue d’histoire de la protection sociale, 2016/1 (N° 9), p. 88-109.
  • JEANNEAU Yves, « Le logement et son mineur ». In : La foi des charbonniers, 1986, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 151-177
  • PIERRARD Pierre, « Habitat ouvrier et démographie à Lille au XIXe siècle et particulièrement sous le second Empire». In: Annales de démographie historique, 1975, Démographie historique et environnement. p. 37-48.
  • « Les cités-jardins, un idéal à poursuivre », Les Cahiers de l’IAU, Ile de France, n° 165 – avril 2013 (En ligne)
  • Mission Bassin Minier, L’habitat minier en région Nord-Pas de Calais, Histoire et évolution 1825-1970, Cahier technique, Tome 1, septembre 2008 (En ligne)

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