L'ombre du monde – Une anthropologie de la condition carcérale
Auteur(s) : Fassin Didier
Édition : Seuil
Année : 2015
Nb de pages : 612

Compte rendu

Dans cet ouvrage, l’auteur varie les échelles d’observation et d’analyse. Le propos s’ouvre sur la description d’une audience publique de justice et un constat sur  le profil sociologique des personnes susceptibles de comparution immédiate : les classes défavorisées, principalement urbaines, appartenant aux minorités ethniques.  Profil sociologique qu’il retrouve dans la maison d’arrêt étudiée lors de son terrain de recherche.

 

PRISON ET POLITIQUE PÉNALE

L’auteur souligne que la solution carcérale s’applique de façon préférentielle et arbitraire aux populations socialement défavorisées et ethniquement discriminées.

Cette surreprésentation des personnes appartenant à des minorités ethniques ou raciales est un « secret public ». On dissimule ce fait parce qu’on ne sait pas comment le dire et parce qu’on craint les conséquences de sa révélation :

  • Illégitimité d’identifier les personnes en fonction de leur origine ou appartenance (risque d’ethnicisation / essentialisation).
  • Alimenter un discours de stigmatisation et des pratiques d’exclusion (Risque d’interprétation incorrecte et instrumentalisation).

Pourquoi en parler ? «  La connaissance de la démographie carcérale ne procède donc pas seulement de la curiosité scientifique : elle relève d’une nécessité démocratique » (p. 114-115)

Pourquoi cette surreprésentation  ? Deux suppositions : soit les classes populaires et les minorités immigrées sont plus criminogènes, soit discrimination à leur encontre…

En fait cette inégalité est structurellement liée à la politique pénale.

Dans la seconde moitié du 20e siècle on note retour du carcéral au cœur de la pensée pénale. On passe de 20 000 personnes détenues en 1995 à 80 000 personnes en 2018, sans compter les personnes internées dans les centres de rétention. A partir des années 1980, on observe une transformation structurelle de la société française et son rapport au châtiment : les questions sécuritaires deviennent un enjeu électoral et les réponses politiques s’orientent vers la répression. Conséquences :

  • Criminalisation d’actes qui ne l’étaient pas.
  • Automaticité de la prison en cas de récidive.
  • Durcissement des forces de l’ordre sous la pression d’une culture du résultat (objectifs quantifiés).
  • Développement de procédures judiciaires spéciales : traitement en temps réel et comparution immédiate.

Ainsi le nombre d’incarcération, la durée moyenne et le nombre de courtes peines augmentent. Il en conclue que nous ne réprouvons pas un acte parce qu’il est un crime, mais il est un crime parce que nous le réprouvons. En cela, l’incarcération. est une clé de lecture pour saisir ce que l’on considère comme criminel, ce qui fonde le lien social. En France les gouvernements ont privilégiés la pénalisation de la délinquance ordinaire sur la pénalisation de la délinquance financière (corruption = un plus grand préjudice pour la société peut ainsi donner lieu à une peine moindre, voire ne pas être sanctionnée du tout).

« Pour comprendre la prison, il faut savoir qui on y enferme, pour quoi, pour combien de temps – et sûrement aussi qui on n’y enferme pas. Dès lors, les évolutions des sensibilités, des discours, des politiques, des législations, des pratiques policières et des décisions judiciaires sont indissociables de toute étude du monde carcéral puisque ce sont elles qui déterminent ce qu’en sera la composition démographique. La prison cristallise en effet toutes ces transformations : elle est l’aboutissement des processus qu’elles mettent en œuvre et le réceptacle des populations qu’elles concernent » (p. 104)

L’ETHNOGRAPHE EN PRISON

La prison est une expérience sensorielle :

  • L’expérience phonique : les coups sur les portes (amélioration par l’installation d’interphones dans les cellules) ; déclic sec des ouvertures ; les voix (les détenus parlent fort : remontées de parloir, les ateliers, les promenades et par les fenêtres) ; la musique ; la TV (« la télé achète la paix sociale » leitmotiv des surveillants).
  • L’expérience visuelle : déficit de lumière ; absence de perspective.
  • Les expériences olfactives et gustatives : peu d’odeurs sauf l’urine ; goût aseptisé ; plats « cantinés ».

Les objets de la prison

Les objets de la prison ont une vie sociale (appropriation, détournement, dégradation) et ils sont dotés d’une signification politique (sens que les personnes leur donnent et leur altération dans des rapports de pouvoir ou d’émancipation).

L’exemple de l’œilleton qui est à la fois un objet de gouvernement c’est à dire un pouvoir qui se pense comme action physique et non simple idéologie et un objet de résistance pour les détenus dans le cadre de ce que James Scott appelle les formes ‘quotidiennes et prosaïques de lutte’ (l’indiscipline, l’obstruction ou le gâchage).

Le tabac constitue le bien le plus prisé en prison. Il est considéré par les surveillants comme un outil de pacification, un élément de récompense et de négociation. Il est également un vecteur de sociabilité et un signe de camaraderie. Il entre dans un système de troc au sein de la détention. « Son intérêt économique tient à ce qu’il combine valeur d’usage et valeur d’échange : produit de consommation du fumeur, il joue un rôle important dans le troc et sa divisibilité en fait même l’équivalent d’une monnaie. Mais il revêt également un sens politique : il est considéré par le personnel comme un moyen de pacifier la détention, au moins parmi les plus pauvres, que les surveillants le distribuent eux-mêmes ou qu’ils servent d’intermédiaires. Enfin, on ne saurait sous-estimer son importance sociale parmi les détenus : il crée des liens, signifie la bienvenue aux arrivants, manifeste une solidarité vis-à-vis des démunis. » (p.251)

La richesse de l’analyse ne permet pas d’en faire un compte-rendu exhaustif, je conclus donc avec la thématique qui nous concerne plus spécifiquement, les activités culturelles.

Son analyse commence par la description d’une exposition qui a eu lieu au sein de la détention : « l’opération visait à promouvoir à la fois la politique des musées, qui faisaient ainsi la preuve de l’accomplissement de leur mission sociale en faveurs des ‘publics empêchés’ comme on le disait par euphémisme, et la politique des prisons, qui exprimaient à travers ce geste culturel ce que l’on appelait volontiers ‘l’humanisation’ du monde carcéral. » (p.213)

Puis il poursuit par la description d’un concert de piano et d’un théâtre forum. La faible participation et la présence des mêmes détenus, non représentatifs de la population de la maison d’arrêt est le résultat d’un double processus d’auto-sélection des détenus et de choix opérés par l’administration. Il note également que les activités « reflétaient une vision traditionnelle des formes culturelles proposées, marquée par les caractéristiques sociales et générationnelles de ceux qui les concevaient »(p. 216). Et conclue « il existe d’autres manières de penser la culture et les loisirs des détenus (…), en choisissant des formules moins élitistes et discriminantes, susceptibles d’intéresser et d’impliquer de plus larges segments de la population carcérale » (p. 218). 

Pour aller plus loin :

  • Cédric Frétigné, « Didier Fassin, L’ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale », LecturesEn ligne
  • Jonathan Collin, « Didier Fassin. L’Ombre du monde : Une anthropologie de la condition carcérale », Culture & Musées, 26 | 2015, 219-221. En ligne